Antipode et le logement numérique

par Matthieu Savary, le 25 mars 2010

Nous étions récemment invités à venir présenter notre approche de l'innovation d'usage dans les produits et services numériques, dans le cadre d'une journée d'ateliers-débats pour le programme Logement Design pour tous du PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture) qui "a pour ambition de repenser la conception des logements pour répondre aux [nouveaux] défis de notre société" et qui s'intéressait en l'occurrence au Logement Numérique.

Le groupe de travail auquel nous participions s'interrogeait plus particulièrement sur les usages des nouveaux objets communicants dans l'espace domestique. Afin d'aborder cette vaste question et de lancer le débat sur les enjeux d'usage, d'éthique et de développement qui s'y rattachent nous avons choisi de présenter un récent projet que nous avons voulu le plus démonstratif possible de notre approche du produit numérique domestique. Démonstratif de la manière dont nous estimons que ce domaine peut et doit se délester de sa dimension techno-maniaque typique de la domotique des années 80-90, et bien plutôt innerver en douceur les objets du quotidien qui n'ont pas nécessairement vocation à disparaître derrière un ordinateur central... Une lampe par exemple ?

 Extrait de notre intervention :

« Nous avons conçu et dessiné une lampe de salon.
Une lampe équipée d’un variateur.
Un variateur que l’on actionne en faisant pivoter la partie supérieure de la lampe.
Jusque-là, rien de bien étonnant nous direz-vous.

En revanche ?...

En revanche, ce qui distingue peut-être cette lampe d’une autre, au moins du point de vue technique, c’est sa capacité à se connecter à internet, et en particulier à une collection de webcams répertoriées, placées en extérieur dans le monde entier.

De ces webcams provient la lumière émise par la lampe, grâce à un affichage à LED surmonté d’une fine couche de porcelaine destinée à rendre l’image floue, abstraite. Son variateur de lumière navigue tout simplement au travers du répertoire de webcams. Ainsi la luminosité se trouve liée au fuseau horaire (~ longitude) sur lequel on règle le variateur, et la tonalité - la couleur - correspond aux latitudes (ex.: en hiver, couleurs plus froides), ou encore au placement de la webcam dans une ville/en pleine nature...

Ce soir par exemple, lorsque le Soleil se couchera ici à Paris, il se lèvera à Tokyo. Régler notre lampe sur Tokyo semble donc plutôt indiqué, pour que la lampe s’allume progressivement, au fur et à mesure de la soirée. Mais le Soleil de minuit en Terre de Feu pourrait faire l’affaire aussi !

 

Par quelles convictions sommes-nous animés pour concevoir ainsi nos produits ?

 

Designers, nous sommes amenés à prescrire formes et usages dans les produits et services - numériques - d'aujourd’hui. Nous travaillons à l’interface entre industriels, fournisseurs de services, et usagers. Et dans ce mince interstice, nous essayons de rendre acceptables à l'usage des choses qui, il faut bien le dire, ne le sont pas souvent. S’il n’y avait pas de designers, il n’y aurait pas de volants aux voitures. Haut-parleur et microphone seraient encore séparés sur nos téléphones ! Évidemment, de là à dire qu’il n’arrive jamais que nous rendions acceptables des choses qui ne devraient pas l’être dans un monde idéal... Voilà un débat intéressant à ouvrir entre designers ;).

 

Ainsi, introduire dans les gestes les plus simples une dose de poésie, de mystère, engendrer de la curiosité, du renouveau, du désir comme dans le projet que nous venons de vous présenter, voilà les nouvelles pistes de conception que nous nous fixons. Nous avons besoin de nous émanciper du travail de pure “fonctionnalité” des objets que nous concevons, ou encore du pur “geste formel” des produits que nous dessinons, pour prendre l’extrême inverse. Nous voulons explorer d’autres voies pour rendre plus vivable ce monde assemblé sur une chaîne de montage.

 

Vous allez nous dire, pourquoi plus avec ces fameuses nouvelles technologies que sans ? Nous répondons “pas plus, mais autrement, si elles sont bien utilisées”. Parce qu'effectivement, se connecter à internet c’est se connecter à une grande base de données : a priori, c'est pas très sexy. Cependant, lorsqu’au lieu d’exploiter ces données pour les afficher à l’écran d’un ordinateur on les exploite pour faire varier avec d'infinies nuances la lumière émise par une lampe, lorsque l’on sait d’où elles viennent, comment elles ont été produites et que dans le même temps l’on s’autorise à ne pas les livrer selon les canons (typiquement donc sur un écran et parfaitement définie), alors il peut se passer quelque chose de nouveau à la “livraison”. Stimulation de l’imaginaire, associations d’idées nouvelles... Allongé sur son canapé, perdu dans les projections au plafond, se voir dans une rue clignotant de mille feux à Hong-Kong.

Nous pensons que le développement des objets connectés/communicants peut et doit aussi aller dans ce sens : ne pas se limiter à des échanges rationnels et rentables entre machines de renseignement, de tracking, de localisation, de réalité augmentée, de comparaison, de reconnaissance, d’identification, d’authenfication, d’enregistrement, de gestion d'informations... mais aussi et simplement favoriser l’émergence d’usages émancipés des services binaires habituellement rendus par les objets du quotidien. »

Enfin, quelques images de la journée sur notre compte Flickr : http://www.flickr.com/photos/userstudio/4462684310/