L'activateur numérique du territoire

par Matthieu Savary, le 16 juillet 2010

En Aquitaine, sur la rive droite de la Garonne, User Studio a conduit une réflexion sur les nouveaux usages des technologies numériques afin de tenter de déceler des potentiels de ces outils et pratiques contemporains lorsqu'ils se trouvent impliqués dans une démarche de rénovation urbaine. Morceaux choisis.

 Enfin un moment pour parler d'une aventure qui a débuté mi-2009 et s'est achevée il y a peu : le Territoire en Résidence que nous avons mené en collaboration avec Fanny Herbert, Laura Pandelle, Antoine Boilevin et Hubert Guillaud sur les Hauts-de-Garonne pour le compte de la 27e Région.

Ce labo d'innovation des régions françaises a en effet été missionné par la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) pour l'aider à mener une réflexion sur l'usage des technologies numériques dans un contexte de renouvellement urbain. En l'occurrence, un renouveau porté par le GIP Grand Projet des Villes (GPV) des communes de la Rive Droite de l'agglomération bordelaise (Bassens, Cenon, Floirac, Lormont) dirigé par Sophie Trouillet et dont l'objectif principal est, depuis sa création au début des années 2000, d'engager une démarche de réappropriation du territoire par ses acteurs et habitants. Un GIP-GPV qui prolonge ainsi sa mission première d'urbanisme (requalification de quartiers, relogements, développement du tissu économique et social, culturel...) par un programme ambitieux intitulé "Co-Construire la Rive Droite Numérique".

Il s'agit de favoriser l'émergence des initiatives locales d'ores et déjà existantes mais parfois inaudibles par manque de moyens humains, techniques ou financiers, au travers d'un dispositif à imaginer avec l'aide des acteurs locaux et des habitants. La FING et Daniel Kaplan, son secrétaire général, ainsi que Thierry Marcou et Fabien Eychenne, responsables du projet Ville 2.0, ont envisagé avec le GIP-GPV la définition d'un cahier des charges pour la mise en place de ce dispositif qui aurait la faculté d'exploiter le potentiel fédérateur, participatif et accessible sans pré-requis excessifs des outils numériques (en particulier web 2.0 - le "web participatif") afin de simplifier considérablement le processus de proposition de projets par les citoyens en direction des décideurs. Un véritable enjeu de démocratie.

La résidence que nous avons menée en trois fois une semaine entre juin 2009 et décembre 2009 a eu pour rôle de servir de "mèche d'amorçage", d'expérimentation concrète afin de préfigurer les usages possibles de ce dispositif. Elle a eu pour méthodes principales, et cela nous intéresse tout particulièrement ici, l'immersion, la participation et le prototypage rapide.

En parallèle, également sous "mandat FING" se sont déroulées 3 études menées par : 

 

 

  • le MICA (ancien GRECO), laboratoire de l'Université Bordeaux III spécialisé en audit de communication, Amar Lakel, maître de conférence - audit des usages du web 2.0 par les habitants des quatre communes de la Rive Droite
  • le laboratoire ADES, spécialiste des représentations cartographiques, Université Bordeaux III, Marina Duféal, maître de conférence
  • AEC (Aquitaine Europe Communication), Laurent-Pierre Gilliard, directeur général adjoint - étude statistique de l'usage comparé des TIC sur le territoire

 

 

Immersion et participation

La méthode "Territoires en Résidences" recommandée par la 27e Région et François Jégou a été observée comme dans les autres résidences du programme Territoires en Résidences. Des aménagements, bien entendu, ont été mis en place, ce processus d’aller-retour étant d’ailleurs essentiel pour l’évolution de la méthode elle-même. Quels sont les spécificités de cette résidence ? Comment "résider" à la fois dans l’espace numérique et dans l’espace physique ? Comment profiter des usages numériques de la population locale pour faciliter le dialogue social ? Nous nous sommes intéressés aux mécanismes du numérique d’aujourd’hui, et plus spécifiquement du web 2.0. Celui que l’on nomme couramment "web participatif" permet en effet aux personnes connectées de partager et contribuer à construire des connaissances. Les spécificités développées dans l’approche reposent notamment sur la nature de l’équipe de résidents constituée, qui a naturellement impliqué des modes de travail et imprimé un univers sur les éléments développés. La présence d’une sociologue (Fanny Herbert) dès le départ au sein de l’équipe a facilité et considérablement élaboré l’approche "interview", "recherche utilisateur" promue par la méthode de "Territoires en Résidences" et que nous défendons également chez User Studio.

Le "carottage numérique", notion développée et soutenue par la FING et la 27e Région, a constitué la colonne vertébrale de notre approche. Il s’agit d’aborder un territoire (plutôt vaste en l’occurrence) à partir d’un point précis (la Cyberbase située dans le haut Cenon), et d’expérimenter et proposer des projets pertinents pour ce lieu et ses environs, et ce afin de ne pas se noyer dans une impossible étude exhaustive d’un territoire que l’on n’aura, de toutes façons, pas les moyens ni le temps de mener à bien. En s’appuyant sur des relevés, des données ou des doléances issues de ce carottage, des projets sont testés avec des moyens et des perspectives limitées. Rien n’exclut pour autant de les re-déployer ailleurs, de les adapter sous d’autres cieux (en particulier lorsqu’ils sont peu éloignés !). Une démarche d’ailleurs riche en enseignements, puisqu’elle peut permettre de mettre en perspective un premier déploiement, d’y apporter des amendements, d’y adjoindre de nouveaux usages.

Remarquons au passage l'importance du phénomène de cooptation, de diffusion dans le réseau humain pré-existant, absolument essentiel dans la conduite d'une résidence de ce type. François Vergnon, directeur de la Cyberbase de Cenon et notre interlocuteur privilégié sur le territoire, son enthousiasme et son efficacité nous ont permis de nous introduire dans un réseau qui peut à première vue s'avérer déconcertant pour une personne totalement étrangère au territoire.

Dans l'espace-temps de la résidence, plusieurs ateliers ont été organisés avec pour préoccupation constante l'inclusion des habitants et acteurs du territoire dans le processus.
Un atelier créatif dont le thème était "Médias hybrides" a permis d'apporter la première pierre à l'édifice participatif de la résidence, et nous a projetés dans le vif du sujet, en nous immergeant dans les problématiques spécifiques du territoire. Il a été organisé avec l’aide de Jean-Christophe Blancand, animateur radio, et a réuni des acteurs associatifs des Hauts-de-Garonne dans les locaux de O2 Radio lors de la deuxième semaine de résidence.
Un seul objectif : imaginer tous azimuts des pistes de projets, de services aux habitants des Hauts-de-Garonne qui n’auraient pu émerger sans cette rencontre peu courante. Les participants se sont répartis en quatre tables de quatre personnes. L'un d'entre nous animait chaque table. Chacun y allait de son expérience personnelle du quartier, des services de la ville.

Le "mélangeur de champs lexicaux", un outil logiciel de confrontation de mots/images issus de deux champs différents (ex.: numérique et territoire) conçu pour l’occasion a permis de mettre un peu de piment dans les idées, suggérer des pistes incongrues et insoupçonnées. À chaque idée émergente, un des participants l’a rapportée dans la Boîte-à-idées en ligne (décrite ci-après), alors projetée sur un mur de la salle. Une vingtaine de pistes de projets, parfois très réalistes, parfois plus farfelues sont sorties de cet atelier.

 

Prototypage rapide

Open Territoire, opération photo-contributive sur le Parc des Coteaux

Le prototypage de certains projets, souvent issus d’expérimentations préalables, permet d’aboutir la démarche et de lui donner une prise concrète, facile à diffuser sous forme d’images par exemple. La synthèse, incarnée par une restitution finale, est essentielle afin de transmettre au mieux les travaux menés tout au long de la résidence, et le traitement des éléments de communication est, comme souvent dans les entreprises de conception, au moins aussi important que les objets conçus eux-mêmes.

L’un des enjeux de la résidence était de mettre en exergue les relations existant entre le territoire en ligne et le territoire physique. Plusieurs prototypes ont donc été mis en œuvre en s’appuyant sur des technologies mobiles. L'un d'entre eux s'appelle Open Territoire, c'est celui que nous développerons ici et vous pouvez en trouver la trace à cette adresse : hdg.userstudio.fr/openterritoire. Les quatre villes du GPV sont traversées par le Parc des Coteaux. Cette coulée verte est assez symbolique du lien qui existe entre les communes de la Rive Droite. Les quatre parcelles de parc étant gérées par quatre équipes des services de l’environnement et des espaces verts de chaque commune. Nous avons convié chacune de ces équipes à une expérience.

Il leur était proposé de faire découvrir une zone de leur parcelle, d’en capturer des images avec des smartphones (téléphones mobiles de dernière génération équipés d’appareil photo, connectés à Internet) et de poster instantanément les clichés commentés et géolocalisés sur une carte du parc en ligne. Simultanément, les quatre équipes se sont constituées un fond documentaire botanique et patrimonial. L’expérience terminée, les participants ont pu échanger autour de la carte construite ensemble, et imaginer quels nouveaux services en lien avec la préservation de l’environnement pourraient être générés avec l’avènement de ces technologies.

Il est particulièrement intéressant de souligner que cette proposition nous a été soufflée par Emmanuel Nagoua, directeur technique Environnement à la ville de Lormont, dont l'intention de réaliser un système de mise en commun de données naturalistes a ainsi pu être prototypée. Un bel exemple d'innovation issue directement du terrain. Et en l'occurrence d'un expert local, qui en cette qualité rappelle le rôle moteur que peuvent jouer les techniciens municipaux dans l'innovation sociale, pourvu que leur parole soit prise en compte et que confiance et liberté leur soient accordées.

Notons en outre que par cet exemple d'intervention, nous avons pu tester, et même préfigurer le potentiel de production et d'utilisation de données publiques si chères à la FING et à l'équipe de Ville 2.0. De fait, nous nous devons de rappeler que celles-ci peuvent émaner tant des registres/études municipaux, des entreprises telles qu'EDF, d'entreprises bénéficiaires de délégations de service public, ou encore d'offices HLM... que des citoyens eux-mêmes. Nous sommes persuadés qu'il est urgent de libérer ces données, mais peut-être plus encore de révéler leur existence, leur importance et la simplicité avec laquelle elles peuvent être récoltées et/ou générées par les habitants d'un territoire.

Des outils dédiés

Chez le menuisier, à chaque geste correspond un outil... leçon que nous transposons au champ qui passionne tout particulièrement User Studio, dans l'innovation de services : les pratiques numériques contemporaines. Il n'est pas utile, et même tout à fait contre-productif d'installer un système de gestion de contenu pour site de e-commerce afin d'afficher un flux RSS !

 

La démarche d’immersion et d’expérimentation, creuset des résidences organisées par la 27e Région, permet de mettre en relation des expériences locales (acteurs, associations, projets, entreprises, etc.) et de faire émerger des idées qui seront développées localement. Ces deux objectifs fixés, et avant même de partir, nous nous sommes préparés une trousse à outils numériques qui nous a suivis pendant notre séjour :

certains outils, comme la Carte des observations, témoignent de l’activité/des initiatives recensées sur le territoire, principalement pendant les deux premières semained’autres offrent la possibilité de raconter une idée et de fédérer une communauté pour la réaliser en vrai. Par exemple la Boîte-à-idées en ligne : elle invite ses visiteurs à déposer une idée en toute liberté. Chacun peut y poster un projet, commenter l’initiative d’un autre, entrer en contact avec le porteur de projet. Élaboré comme un forum offrant permettant la discussion centrée sur une idée, la Boîte-à-idées a concentré les pistes de projets susceptibles de constituer et faire usage d'un hypothétique dispositif d’innovation ouverte et numérique, émises notamment durant les ateliers créatifs menés avec les acteurs locaux préalablement cités. De plus, elle a donné un cadre au débat sur cette future plate-forme. La Boîte-à-idées a été pensée pour servir d’outil de récolte d’informations et de projets au service de la résidence. Mais c’est également un objet qui préfigure, dans sa forme et dans son usage, ce que pourrait être le futur dispositif d’innovation ouverte et numérique, ou au moins l’un de ses éléments.

Communication, communication, communication...

Il s'agissait ainsi dans cette résidence de démontrer de la pertinence d'une approche, d'une piste, plutôt que de tenter d'en lancer la réalisation. Rappelons que l'enjeu principal est bien de permettre à la FING et au GIP-GPV de produire fin 2010 le cahier des charges d'un dispositif favorisant l'innovation ouverte sur le territoire des Hauts-de-Garonne.

Cependant, et la résidence l'a on-ne-peut-plus démontré, la clef de voûte d'un tel dispositif est l'adhésion et son appropriation par les habitants, les acteurs et décideurs. Nous avons ainsi mené plusieurs actions et produit de nombreux éléments de communication au cours de cette résidence : un site dédié (hdg.userstudio.fr/index.html), de multiples restitutions publiques, un livret (à voir ci-dessous) avec ses scénarios prospectifs (à voir ici : le "Moteur de recherche local" et ici : la "Bourse aux projets").

 

 

 

Et ce n'est pas tout. La FING, séduite par le format des ateliers que nous avons organisés, nous a proposé de collaborer dans la tenue d'ateliers réguliers sur le territoire, les ateliers PINS (Plate-forme d'Innovation Ouverte et Sociale). La diffusion de la démarche se poursuit !

 

Livret de la résidence, publié par la 27e Région :